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Les Amis de la FEJUNIL ont été heureux d'inaugurer son cycle de conférences 2026

"Comprendre le monde - de l'influence de..."

en compagnie de Denis Charbit.

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Professeur de science politique, politiste, spécialiste des idées politiques et fin analyste des récits nationaux, Denis Charbit nous a invité à Comprendre le monde à travers le prisme de la mémoire, cette force invisible qui façonne nos identités et dicte, bien plus qu'on ne le croit, les enjeux du présent.

Pour ce faire, il nous a proposé d'explorer en sa compagnie le poids de la mémoire collective, ce sédiment du passé qui continue de sculpter la géopolitique et les consciences contemporaines.

Suivent les grandes lignes de la conférence.
 

1. La mémoire comme ressource et concept politique

La mémoire s'est imposée dans les sciences sociales et la science politique à travers les « politiques mémorielles ». Devenue une ressource politique et militante, elle permet à différents acteurs de faire avancer des causes. Deux notions opposées qualifient cet usage : le « devoir de mémoire », à connotation positive, et l'« instrumentalisation de la mémoire », qui porte un regard critique sur la même réalité. L'usage de l'une ou l'autre expression illustre la politisation et les polémiques inhérentes au débat mémoriel.

2. Histoire, mémoire et émergence du « narratif »

Sur le plan conceptuel, Yossef Yerushalmi distingue l'histoire (écriture scientifique et rigoureuse du passé) de la mémoire (qui structure le passé à des fins édifiantes, quitte à créer des continuités historiquement inexactes).

Aujourd'hui, l'idée d'une mémoire unique est questionnée, tout acte historiographique étant influencé par des valeurs ou des intérêts. Cela a favorisé l'essor du concept de « narratif » : un récit délibérément assumé par une collectivité pour lui donner le beau rôle. Dans le conflit israélo-palestinien, les narratifs en présence proposent ainsi des versions orientées et divergentes d'une même histoire.

3. La mutation culturelle : du héros à la victime

Entre 1945 et les années 1970, la production culturelle occidentale, israélienne et soviétique était centrée sur la figure du héros (le résistant). À partir des années 1970, la réception culturelle évolue et met en avant la figure de la victime. En France, l'historiographie se déplace de l'histoire de la Résistance vers celle des victimes des persécutions et de la collaboration.

 

Cette centralité nouvelle de la victime s'est ensuite étendue :

  • Aux victimes du colonialisme et de la colonisation.

     

  • Aux victimes du système soviétique.

     

  • Aux mémoires de la guerre d'Algérie.

     

Cette mutation a également redéfini le rôle des historiens, passés du récit du roman national à l'exhumation des pages sombres de l'histoire.

 

4. Politiques mémorielles et concurrence des mémoires

Les revendications issues de la société sont reprises par les acteurs politiques sous forme législative ou symbolique. Si les politiques mémorielles ne sont pas récentes, le phénomène s'amplifie dans les années 1980 (incarné en France par les actions de Serge Klarsfeld ou le vote de lois mémorielles comme la loi Gayssot pénalisant le négationnisme). Cette dynamique repose sur une dette symbolique envers les victimes.

 

Cependant, au lieu de générer une solidarité ou une intersectionnalité, ces démarches ont abouti à ce que Jean-Michel Chaumont appelle la « concurrence des mémoires ». Selon une logique de jeu à somme nulle, chaque mémoire revendique son exclusivité. Ce phénomène est alimenté par :

  • Le champ politique qui capte ces conflits mémoriels (par exemple, les mémoires fragmentées et politisées de la guerre d'Algérie en France).

  • L'effondrement du modèle révolutionnaire, qui a laissé un vide comblé par des restructurations communautaires autour de mémoires spécifiques.

  • Le conflit israélo-palestinien, où les narratifs opposés se déshumanisent mutuellement.

     

5. Tentatives de dépassement et expériences concrètes

Pour faire dialoguer des récits parallèles, des initiatives de confrontation existent, à l'instar du livre L'Histoire de l'autre, qui juxtapose les narratifs israélien et palestinien sans chercher à faire de synthèse. Un autre projet, encore incertain, ambitionne d'écrire une histoire du conflit s'appuyant sur les deux historiographies pour dépasser cette concurrence.

 

L'expérience de conseiller historique pour une émission de la télévision publique française dédiée au narratif palestinien illustre la complexité de cette posture. Le rôle du conseiller consiste à peser sur le commentaire en postproduction pour corriger des erreurs ou des formulations (comme sur le positionnement historique des sionistes face au projet ougandais). Malgré les désaccords, le choix de participer à ces projets hybrides et imparfaits repose sur la volonté de peser concrètement plutôt que d'alimenter la logique des camps par l'abstention.

 

Conclusion : Un avertissement politique

L'exemple de la loi mémorielle israélienne imposant la commémoration de l'assassinat d'Yitzhak Rabin montre que même une obligation légale devient une arène de luttes politiques, révélant des mémoires conflictuelles (martiale, démocratique, pacifiste).

 

L'analyse se conclut par un message de prudence : il faut se méfier de la mémoire. Les militantismes mémoriels, dans un contexte de polarisation, peuvent diviser, nourrir la haine et entretenir une « condition de guerre » en opposant de manière manichéenne les camps du bien et du mal. Face à cela, les initiatives hybrides, bien que complexes et faites de compromis, apparaissent comme les seuls jalons réalistes pour dépasser la concurrence des mémoires.

Bibliographie 

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